INTERVIEW DU MINISTRE YAYA SANGARÉ

Nouvelle Expression : Monsieur le ministre, parmi les pays Ouest-Africains touchés par le phénomène de la migration, le Mali est fréquemment cité dans le peloton de tête.

Quelles sont les dispositions prises par votre département pour faire face à ce phénomène qui a couté la vie à des centaines de milliers de jeunes Africains ?

Yaya Sangaré : Depuis septembre 2014, le Gouvernement du Mali a adopté la Politique Nationale de Migration (PONAM) et son plan d’actions. Cette politique montre la volonté de l’Etat dans le domaine de la migration et détaille sa stratégie pour la mise en œuvre. Elle comporte huit axes avec une vision très claire.Dans le cadre de sa mise en œuvre, l’Etat a bénéficié du financement des projets d’insertion et de réinsertion des jeunes à travers le Fonds Fiduciaire d’Urgence de l’Union Européenne (UE). Ces projets sont logés dans différents départements ministériels en fonction de leurs secteurs d’activités (Agriculture, Artisanat, Culture, Emploi, Sécurité, etc.). Des projets qui visent à offrir des opportunités d’emplois aux jeunes pour les fixer chez nous, ici.En plus de cela, l’Etat travaille à créer un cadre favorable pour l’entreprenariat des jeunes à travers le Ministère en charge de l’Emploi. Nous appuyons les entrepreneurs de la diaspora via des exonérations fiscales et facilitons leur accès aux crédits bancaires à des taux compétitifs.En outre, nous procédons à des campagnes de sensibilisation sur les risques et dangers liés à la migration irrégulière. Le Gouvernement a initié une lutte âpre contre les réseaux de passeurs qui font des jeunes un fonds de commerce, un véritable trafic d’êtres humains, une exploitation honteuse du désespoir humain. Parallèlement, nous travaillons à favoriser la migration légale ; pour ce faire, un partenariat dynamique est établi avec les missions diplomatiques accréditées dans notre pays pour faciliter l’obtention des documents de voyage et créer ainsi les conditions favorables pour une migration légale, car la migration est un vieux phénomène et personne ne peut y mettre fin.

Nouvelle Expression : Le Mali a tout le temps été un pays de migration, mais les portes de l’Europe n’étaient pas aussi fermées comme de nos jours et ce phénomène ne touchait que quelques zones, comment expliquez-vous la généralisation à tout le pays ?

Yaya Sangaré : La migration est un phénomène historique qui a toujours été au cœur de la formation des sociétés humaines, qu’elles soient africaines, européennes ou américaines. Elle est un facteur d’enrichissement culturel et d’intégration des peuples. Culturelle au départ, elle est en pleine mutation, au regard de tous les mirages entretenus et relayés par des médias qui font rêver nos jeunes, mais aussi le comportement irresponsable de certains migrants de retour dans leur milieu d’origine.Vous savez, depuis la grande crise économique de 2008, qui a causé une récession des grandes économies mondiales, beaucoup de choses ont changé à travers le monde. L’Europe n’est plus comme avant mais, cette perception reste inchangée dans la mentalité de plusieurs de nos jeunes encore. A cela s’ajoute le printemps arabe en 2011, un mouvement qui a touché la majeure partie des pays du Maghreb.Pour le Mali, la crise sécuritaire a commencé très sérieusement en 2012. Cette crise a chamboulé le pays et son économie et depuis lors, on essaie de s’en remettre progressivement. Vous savez, le mouvement des jeunes vers l’Europe s’explique par le manque d’opportunités et de perspectives dans notre pays. J’ai cité plus haut quelques initiatives du Gouvernement en faveur des jeunes mais, il reste à signaler que notre pays traverse des moments difficiles où tout reste prioritaire dans le pays.Vous savez, la région de Kayes était connue par tous comme une zone de migration par excellence. Mais aujourd’hui, nous constatons un fort taux de départ dans d’autres régions du pays comme Koulikoro, Sikasso, Ségou, le district de Bamako. Aussi, remarquons-nous une féminisation de la migration dans notre pays. Une féminisation inquiétante qui touche tous les âges. Il nous faut engager une vraie réflexion sur les raisons qui mettent tout ce monde sur les routes aléatoires de la Migration et y apporter des réponses appropriées. Nous devons travailler à offrir des opportunités aux jeunes car, leur place ne se trouve pas dans le Sahara, ni sous la méditerranée. A tous ceux qui y ont laissé la vie, je prie pour le repos de leurs âmes et par la même occasion, je voudrais transmettre à leurs familles les sincères condoléances du Gouvernement. S’agissant de la fermeture des portes de l’Europe, la situation économique en Europe, à travers l’augmentation du taux de chômage et la montée au pouvoir des membres des partis de l’extrême droite ont amené la migration au centre de tous les débats (politiques, économiques, sécuritaires, etc.). La question migratoire est devenue un sujet de campagne électorale pour avoir plus de voix lors des élections en Occident. Un discours de haine alimenté par la peur du migrant s’est installé dans l’esprit des populations européennes. Certains présentent les migrants comme ceux qui sont à la base de tous leurs problèmes. Ils ont tendance à négativiser la migration alors que nous savons tous que la migration a plus d’aspects positifs. Les success stories de nos compatriotes résidant en Europe sont superbement ignorés, tout comme leur efforts dans le développement des zones d’origine. Mieux, le taux de migrants installés est très infime par rapport à la migration intraafricaine. Ce qu’on ne dit pas, généralement.

Nouvelle Expression : Enfin, la situation des maliens en Angola avait défrayé la chronique pendant plusieurs mois, A ce jour, quelle idée peut-on se faire de la vie de nos compatriotes dans ce pays ?

Yaya Sangaré : Par rapport à la situation en Angola, je rappelle qu’en septembre 2017, à la suite d’élections démocratiques, l’Angola a eu un nouveau Président de la République. Ce dernier, avec son gouvernement, a décidé d’engager une lutte contre les mauvaises pratiques dans certains secteurs de l’économie du pays (mines et commerce) et l’immigration clandestine. C’est ainsi qu’en novembre 2018, le Gouvernement angolais a procédé à des interpellations de personnes exerçant des métiers non conformes aux règles prescrites dans le pays. Ces interpellations ont conduit à la détention de nombreux ouest-africains dont des maliens.Face à cette situation, les plus hautes autorités de notre pays ont instruit la création d’un comité de crise auprès de mon département, composé des ministères et autres acteurs concernés. Ce comité, appuyé par nos partenaires du domaine, a étroitement travaillé avec l’Ambassade du Mali à Luanda et le conseil de base des maliens d’Angola pour venir en aide à nos compatriotes en difficulté. C’est ainsi qu’avec notre partenaire, l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), nous avons pu rapatrier en décembre 2018 une soixantaine de personnes dont la majorité prise en charge sur le filet social du Gouvernement. Le filet social est un fonds mis à la disposition du département par le Gouvernement pour venir en aide aux maliens en détresse à travers le monde. Des efforts diplomatiques ont été mis à profit entre le Mali et l’Angola. Il s’agit notamment de la rencontre de Mme Kamissa Camara, Ministre des affaires étrangères et de la coopération internationale du Mali et moi-même avec le Ministre Angolais des affaires étrangères, M. Manuel Domingos Augusto, en marge de la 11e conférence extraordinaire des chefs d’état et de gouvernement de l’Union Africaine en décembre 2018 à Addis-Abeba. En ce mois de janvier même, le Chef de l’Etat, S.E.M Ibrahim Boubacar KEITA a rencontré son homologue S.E.M Joao Lourenço, Président de la République de l’Angola en marge du forum « Zayed Sustainability Prize Awards » à Abu Dhabi. Au cours de cette rencontre la situation de nos compatriotes était au cœur des échanges. Au terme de leur rencontre, une visite officielle du Président Angolais est attendue au Mali dans les semaines à venir. Nous suivons avec attention la situation de tous les maliens à l’étranger car notre comité de crise se réunit régulièrement pour faire le point de la situation de tous nos compatriotes vivant à l’étranger.

Nouvelle Expression : Un appel...Yaya Sangaré : Permettez-moi de saluer la participation de certains de nos migrants dans leurs localités d’origine, à travers la mise en place d’infrastructures sociales de base telles les écoles, les centres de santé, les pistes rurales, les forages. J’invite les candidats à la migration à croire en eux, en leur pays, à renoncer à l’aventure incertaine des routes clandestines.Malgré les importants efforts du Gouvernement et de ses partenaires, notamment la gestion des migrations irrégulières, l’incitation de la diaspora vers l’investissement productif, beaucoup de défis restent à relever.La migration ne doit pas être une source de tensions entre les états ou les populations, encore moins une menace, elle doit être perçue comme une opportunité, une source d’enrichissement mutuel autant pour les pays d’accueil que pour les pays de départ ou de transit. Dans le cadre de la gestion de la migration, il n’y a pas d’alternative au dialogue mondial.

Je vous remercie.

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